Cet article est une collaboration spéciale de Emma Nikolla, étudiante au baccalauréat en Psychologie à l’Université d’Ottawa et assistante de recherche à l’Institut du Savoir Montfort.

La santé des femmes a fait l’objet d’avancées significatives au fil des années. Pourtant, certaines particularités qui leur sont propres demeurent encore sous-documentées; c’est un constat aussi triste que bien connu.

Ce que l’on entend moins, en revanche, c’est à quel point les lacunes en ressources, en recherche et en financement consacrés à la santé féminine peuvent entraver les soins qui leur sont prodigués, voire compromettre leurs chances de survie.

En effet, lors d’un arrêt cardiaque survenant en public, les femmes seraient entre 30 et 40% moins susceptibles de recevoir des compressions thoraciques que les hommes, notamment en raison des barrières psychologiques et sociales, telles que la crainte de blesser la victime ou la peur d’être accusé d’agression, auxquelles peuvent être confrontés les secouristes. (Journal de Québec, 2023)

Heureusement, Sophie Audet, infirmière autorisée et spécialiste en simulation, Josée Berends, infirmière autorisée et éducatrice clinique à l’Institut du savoir Montfort et le Dr. Yanick Massé, urgentologue et directeur du programme de simulation à l’Hôpital Montfort, travaillent de concert en vue de résorber cette complication. Ensemble, ils ont récemment lancé le projet de recherche intitulé Réduire les inégalités de genre dans la réanimation : développement et validation d’un module de simulation pour améliorer la prise en charge des femmes victimes d’arrêt cardiaque.

Ainsi, à partir de simulations de réanimation cardiaque, l’équipe analyse la mesure dans laquelle l’utilisation de mannequins d’entraînement féminins pourrait réduire l’inconfort des personnes disposées à intervenir lors d’un arrêt cardiaque en public et, ultimement, optimiser le taux de survie des femmes.

Étant moi-même une jeune adulte passionnée par le domaine médical, j’ai aussitôt saisi l’occasion de questionner Mme Audet au sujet de cette proposition ambitieuse. Après lui avoir demandé d’où a émergé l’idée d’étudier un tel enjeu, elle m’a répondu, un sourire nostalgique aux lèvres :

« Chaque année, Simulation Canada organise des conférences. Il y a deux ans, nous étions à Montréal pour la Sim Expo annuelle et une conférencière partageait les résultats d’une étude disant que les femmes avaient moins de chances de se faire réanimer, surtout parce que les mannequins sur lesquels nous pratiquons la réanimation cardiorespiratoire (RCR) sont des hommes. Je me souviens de l’avoir écoutée, et d’avoir été [marquée] par sa présentation. Ça faisait deux ans que ses mots résonnaient dans ma tête. Et de là, l’idée est née. »

Les trois chercheurs (de gauche à droite : Sophie Audet, Dr Yanick Massé et Josée Berends) avec les mannequins et un défibrillateur externe automatique (DEA) utilisés lors des simulations de RCR.

Une idée qui, depuis ses premiers balbutiements, a pris de l’ampleur, et ce, à une vitesse fulgurante.

Car bien que leur objectif initial consistait à recruter soixante personnes, ce dernier a rapidement été réévalué à la hausse, afin d’atteindre cent participants au terme d’un an. En outre, ils semblent être en bonne voie d’y parvenir : en l’espace d’un mois seulement, plus de cinquante-cinq demandes d’inscription ont été recensées.

Mme Audet remarque que cette initiative cible aussi bien les hommes que les femmes, tout en rejoignant une pléthore d’âges, de milieux et d’occupations. Qu’il s’agisse d’agents de sécurité, de médecins, de travailleurs sociaux de Montfort ou d’autres membres actifs de la communauté, les demandes affluent de façon soutenue. Une telle mobilisation réjouit décidément les trois chercheurs, qui voient dans cet engouement un signe encourageant pour la suite de l’étude.

Plus révélateur encore : la carte-cadeau incitative de 50$ offerte ne semble pas constituer la principale motivation des participants. À l’inverse, bon nombre de personnes, tant du milieu clinique que de l’externe, disent surtout être stimulés par une volonté intrinsèque de contribuer à un changement durable, plutôt que par l’idée de recevoir une compensation.

Au-delà de l’enthousiasme suscité par le projet, l’équipe s’intéresse par ailleurs à un enjeu moins visible, soit l’utilisation de mannequins féminins réalistes pendant les formations de RCR. Cela étant dit, leur disponibilité limitée et leur coût substantiel peuvent freiner leur intégration dans de telles formations. Les trois collaborateurs espèrent toutefois que leur projet permettra de remédier à ces contraintes et de rendre ces outils plus accessibles.

Or, l’accessibilité de l’équipement n’est qu’un aspect de la question. Reste également à savoir comment les participants accueilleront les modèles aux poitrines courbées. Ces mannequins pourraient-ils susciter un malaise ou de l’hésitation auprès des apprenants lors des scénarios de pratique en simulation?

C’est précisément ce que l’équipe cherche à examiner, car en exposant la population à ces situations dites déstabilisantes, le projet vise à mieux nous préparer à intervenir dans des contextes réels. La démarche vise à former des secouristes capables d’agir et efficaces, sans que les tabous sociaux ou leur propre inconfort ne les empêchent de porter secours.

Pour Mme Audet, cette expérience gagnerait à transcender le cadre du laboratoire et, éventuellement, à s’intégrer aux formations de RCR conventionnelles.

Elle fait comprendre:

« La Fondation des maladies du cœur vient de publier ses nouvelles lignes directrices et il y a un tout petit paragraphe qui [mentionne] que, dans les cas d’une femme portant un soutien-gorge, on peut le lever pour mettre le défibrillateur externe automatique (DEA). Ce n’est pas suffisant. Mon plus grand souhait serait que notre parenthèse portant sur la réanimation des femmes, soit intégrée à la formation traditionnelle de RCR. On a beau dire que [sauver des hommes et des femmes], c’est pareil, mais c’est tout le contraire. »

Leur projet sera présenté lors d’une conférence de Simulation Canada à Halifax en novembre prochain. Entre-temps, l’équipe poursuit sa collecte et son analyse de données. Des simulations de soixante minutes chacune ont déjà été réalisées et plusieurs autres sont prévues au cours des prochaines semaines. Bien que les résultats restent encore à venir, une chose est certaine: cette recherche nous force à remettre en question un réflexe que nous pensions universel.

S’informer sur la santé des femmes, que l’on soit directement concerné ou non, c’est aussi prendre conscience des angles morts de notre système de santé.

Grâce à cette étude, le premier pas vers l’équité pourrait désormais commencer par un geste aussi simple qu’apprendre où placer ses mains, et avoir le courage de les y poser.


Bibliographie:

Le Journal de Québec (2023). Étude montréalaise: les femmes moins susceptibles de recevoir des premiers soins en public. Agence QMI. Diffusé par CDEACF et consulté le 6 septembre 2026, à  https://www.journaldequebec.com/2023/09/18/etude-montrealaise-les-femmes-moins-susceptibles-de-recevoir-des-premiers-soins-en-public